Parmi celles-ci se trouve l'œuvre de Ray Johnson. Il fut le président de la très énigmatique New York Correspondence School — Johnson utilisait à la fois "correspondence" et "correspondance", pour signifier, "des similarités prégnantes, qui dansent"[1]. Il ne voyagea que deux fois hors des États-Unis, mais eut cependant de nombreux contacts avec des groupes d'artistes canadiens, dont Image Bank (Michael Morris, Vincent Trasov), the New York Corres Sponge Dance School of Vancouver, Dr. and Lady Brute (Eric Metclafe, Kate Craig), Anna Banana et General Idea, que Ray Johnson rencontra à Toronto. Cette rencontre s'est prolongée, G.I. retrouvant régulièrement Ray Johnson à New York et devenant sa correspondante, lui présentant nombre d'artistes ; ainsi Luke Dowd, également un ami de Muñoz qui nous inspire ici (le "name dropping" importe lorsqu'il s'agit de drague et de réseaux). AA Bronson a récemment raconté comment Ray Johnson lui avait fait faire sa première visite nocturne en 1973 des "Piers", les hangars désaffectés des quais ouest de Manhattan, lieux de contacts hautement sexualisés. "Vraiment la visite que me fit faire Ray fut mieux que n'importe quelle grosse partouze en public", commente AA, qui y retourna autant de fois que possible, puisque "multiplier les relations sexuelles les rendent toujours meilleures"[2].
Et bien sûr, G.I. et Ray Johnson étaient liés par les envois postaux : dès son premier numéro, FILE contient des lettres du second ("dear VILE", ainsi commence la première d'entre elles) et chacun des Megazines recelle ses invitations (au Paloma Picasso Fan Club, par exemple) et des projets impliquant des échanges de déjections corporelles : la merde, les rognures d'ongles ou le crachat (New York Correspondence School Spit for Dadaland, avec sa réponse : General Idea Split for Ray Johnson).
Ray Johnson (1927-1995) fut l'élégant bâtisseur d'un (anti)système artistique de fines ressemblances, celui d'un art qu'on a nommé postal, mais qui célèbre bien plus la fin de l'ère postale en ouvrant, au contraire, l'art à une pensée de la communication. Avec Johnson, comme le signale finement l'historienne d'art Ina Blom[3], on passe de l'art postal à l'art "post". Adresser des fragments de lettres, de collages, de noms qui pourront s'ajouter à l'image d'une personne, envoyer des mailings de fan-club à une communauté par affinités de destinataires connus ou inconnus, construit un espace social de l'art. Cet espace social prend modèle — ou est-ce le contraire ? — sur un espace sexuel, animé par un jeu d'affinités, de noms, de buzz, mais aussi de vacheries et de dissonances. À partir de 1968, les réunions fictives où réelles de la New York Correspondence School, une "société secrète, privée, et sans aucune règle" relisant l'histoire de l'art ("l'École de New York") par le biais des méthodes par correspondance, proposent ainsi des motivations obscures, dont la principale pourrait être le simple fait de la réunion d'un réseau de noms propres, méticuleusement arrangés par Johnson, qui sont l'occasion d'un vertige de permutations, d'invitations et d'ouverture érotiques. Johnson ouvre le monde au "rapport postal", codé, nourri comme le suggére Muñoz, non par l'expérimentation sexuelle, mais aussi, ou bien plutôt, par une expérimentation du monde.

Élisabeth Lebovici, "Trouple" dans le Genre in General Idea, textes de Fréderic Bonnet, David Moos, Jean-Christophe Ammann, Élisabeth Lebovici, AA Bronson, Paris Musées, 2011, p. 96-100.

[1] Selon May Wilson, artiste, amie, correspondante de Ray Johnson. Cf. http://muse.jhu.edu.gate3.inist.fr/journals/postmodernĀ¬-_culture/v007/7.3saper.html#foot8.
[2] AA Bronson dans le vidéo-documentaire de Randal Wilcox à propos du photographe Alvin Baltrop et de la vie sur les "Piers" de New York : http://www.randalwilcox.com/RANDALWILCOX.COM/DOCUMENTARY.html. ["Frankly the tour from Ray was better than anything and any big jumbo of public sex. […] Many times always makes better sex."]
[3] Ina Blom, The Name of the Game : Ray Johnson's postal performance, National Museum of Contemporary Art, Oslo, 2003.