En effet, ce qui est exclusivement mis en évidence dans cette valorisation du quotidien, c'est sa valeur refuge. En quête de certitudes faciles, on n'appréhende le quotidien que comme un lieu sûr et proche qui enferme à l'intérieur des évidences naturelles, des bonheurs immédiats, de choses familières que l'on connaît et que l'on apprécie. Ce monde quotidien sanctuarisé n'est alors conçu que comme l'espace du propre et de l'identique. Qu'il soit lui-même parcouru par le doute et l'insécurité, qu'il doive batailler secrètement contre l'irruption de l'étrangeté et travestir son propre travail de familiarisation sous l'uniforme de la normalité, tout cela est proprement refoulé par la béate ignorance avec laquelle on l'idéalise. Le quotidien se limite au chez soi universel, à la maisonnée douillette et confortable qui devient l'unique critère de toute réalité proche ou éloignée. Face à l'effroi d'une désertion des valeurs du ciel des idées, valeurs que la religion, la philosophie politique ou toute vision eschatologique du monde fournissait jusque-là à bon compte, les hommes contemporains ont réagi aussitôt en se retournant vers l'ici-bas et en y construisant des bastions quotidiens, sortes d'abri par gros temps où ils peuvent venir se blottir au chaud et gagner, à moindres frais, une certaine assurance dans la réalité.
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Alors le monde quotidien dessine les contours d'un univers rétréci mais solide, le ventre suave et chaud du monstre de la banalité, où l'inquiétude a reflué vers l'extérieur, laissant derrière elle le sol ferme de l'évidence. Aussi, de cet attrait contemporain — oserions-nous dire épochal ? — pour le quotidien, ne retient-on que la bonne et grosse certitude qu'il semble tenir dans ses paumes polies par l'auto-satisfaction. Face, en effet, aux diverses formes d'incertitude qui empoisonnent l'existence, l'"un tiens" du quotidien vaut mieux que les "deux tu l'auras" des horizons lointains et idéaux. Et tous les Candide déçus par leur exploration du monde retournent finalement chez eux cultiver leur jardin.

Bruce Bégout, La découverte du quotidien [2005], Paris, Allia, 2010, p. 27.