Je voudrais juste raconter une histoire drôle, qui est authentique. C'est un peu une histoire eurasienne. Sur ce continent, au début de l'âge du bronze, les premières corporations ont vu le jour. Il y avait ainsi des groupes itinérants de forgerons, de métallurgistes du bronze. Ils fabriquaient des haches et des couteaux et ils sont allés les vendre dans toutes l'Eurasie, ils faisaient du troc. Le plus beau de l'histoire, c'est que les tailleurs de pierre se sont mis à copier les haches en bronze, et il y en a maintenant dans les musées au quatre coins de l'Eurasie. Ils on travaillé la pierre comme si c'était du métal coulé au point de sculpter les joints du bronze dans la pierre. C'est ainsi qu'ils faisaient concurrence aux vendeurs de haches en bronze. C'est une jolie histoire, non ?

Quand on pense à ce que ces groupes itinérants de fabricants de haches et d'outils en bronze arrivaient à faire, on s'interroge nécessairement sur leurs motivations. Il n'y avait pas d'argent à l'époque, et, en fait, la vie était assez facile pour ces chasseurs-cueilleurs. Ils faisaient un peu d'agriculture, un peu de chasse, un peu de pêche, beaucoup de cueillette, bref, ils avaient la vie douce. Mais ces groupes itinérants sont allés partout, de la Chine à la Flandre, à la Norvège, à l'Inde, pour vendre leur travail, pour échanger leurs outils contre d'autres marchandises. Quelles autres marchandises allaient-ils chercher ? Pourquoi ? Je crois que ce qu'ils cherchaient, c'était le plaisir du troc. Ils ne pouvaient pas trouver un autre prétexte, à mon avis. Je crois que l'humanité ne peut pas trouver un autre prétexte. Lorsqu'on a envie d'aller voir son voisin, sans aucune raison de le faire, on s'invente une affaire à traiter avec lui. Si cette histoire a commencé à l'âge du bronze, je me dis que l'on n'est pas prêt d'en sortir un jour, que le commerce a encore de beaux jours devant lui…

Jimmie Durham, "Eurasie", 2000, in Écrits et manifestes, trad. Laurent du Pasquier, Paris, Beaux-Arts de Paris les éditions, 2009, p. 110.