Le facteur de répétition du même ne sera peut-être pas reconnu par tout un chacun comme source du sentiment d'inquiétante étrangeté. D'après mes observations, il est indubitable qu'à certaines conditions, et combiné avec des circonstances précises, il provoque un tel sentiment, qui rappelle en outre la détresse de bien des états de rêve. Un jour que je flânais, par un chaud après-midi d'été, dans les rues inconnues et désertes d'une petite ville italienne, je tombai par hasard dans une zone sur le caractère de laquelle je ne pus longtemps rester dans le doute. Aux fenêtres des petites maisons, on ne pouvait voir que des femmes fardées, et je me hâtai de quitter la ruelle au premier croisement. Mais après avoir erré pendant un moment sans guide, je me retrouvai soudain dans la même rue où je commençai à susciter quelque curiosité, et mon éloignement hâtif eut pour seul effet de m'y reconduire une troisième fois par un nouveau détour. Mais je fus saisi alors d'un sentiment que je ne peux que qualifier d'unheimlich, et je fus heureux lorsque, renonçant à poursuivre mes explorations, je retrouvai le chemin de la piazza que j'avais quittée peu de temps auparavant. D'autres situations, qui ont en commun avec celle que je viens de décrire un retour non intentionnel et qui s'en distinguent radicalement sur d'autres points, entraînent pourtant le même sentiment de détresse et d'inquiétante étrangeté.

Sigmund Freud, "L'inquiétante étrangeté", in L'inquiétante étrangeté et autres essais [1933], trad. Bertrand Féron, Paris, Gallimard, Folio essais, 1985, p. 239-240.