Et c'est ainsi qu'avec sa paye d'une semaine (moins neuf pence) dans son sac, Victoria méditait sur un banc des FitzJames Gardens, triangle d'arbustes tristounets enserrés entre une église et un entrepôt.
Quand par hasard il ne pleuvait pas à verse, Victoria achetait dans un milk-bar un sandwich au fromage et un autre à la laitue et à la tomate, et avalait ce repas frugal dans cet environnement pseudo-campagnard.
(…)
Elle venait de distribuer ses dernières miettes de pain à trois moineaux qui se livrèrent aussitôt à une lutte fratricide pour leur possession quand elle s'avisa qu'un jeune homme était assis à l'autre extrémité de son banc. Elle avait vaguement noté sa présence un instant plus tôt, mais, l'esprit tout plein de bonnes résolutions pour l'avenir, elle n'avait pas eu jusqu'alors le loisir de l'examiner de plus près. Ce qu'elle découvrait maintenant — oh ! du coin de l'oeil — lui plut infiniment. C'était un bon garçon, blond comme un angelot, mais avec un menton volontaire et des yeux insoutenablement bleus qui n'avait cessé, conjectura-t-elle, de la dévorer depuis un moment dans un élan d'admiration discrète.
Victoria ne répugnait pas à engager la conversation avec de beaux inconnus dans les lieux publics.

Agatha Christie, Rendez-vous à Bagdad [1951], trad. Bernard Blanc, Paris, Éditions des Champs Élysées, 1996, p. 24.