Parler, ou plutôt ce genre particulier de parole auquel je pense, la discussion, c'est tout simplement bondir ; c'est bouger. Alors qu'écrire, c'est pour moi me tenir immobile : trouver ma place et l'affermir, l'analyser, la comprendre, la défendre. — En changer aussi pourtant, mais seulement en la développant.

Écrire est ma façon de définir — d'analyser la réalité propre de mon existence ; ma façon de la re-dessiner pour qu'elle me convienne — car je deviens ce que j'écris.

(…)

Car parler, discuter, c'est pour moi instantanément construire ; parler est plus proche de la sculpture que ne l'est jamais l'acte d'écrire ou son produit — plus proche du moment magique où l'on accepte l'immédiateté de la sculpture que de l'émerveillement second de sa compréhension. (…) Parler, discuter, c'est pour moi construire des mondes. Écrire les consolide. Écrire refait d'eux mes mondes réels et nécessaires.

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Écrire est ma façon de continuer mes mondes, pas à pas. Ma façon de développer des mondes déjà implicites au départ. Écrire est ma façon de traquer ces mondes, de les acculer.

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Écrire est ma tentative la plus sérieuse pour trouver les limites de mon propre entendement. La discussion — comme la sculpture — est ma tentative la plus sérieuse pour m'en évader.

Richard Nonas, Get Out, Stay Away, Come Back, À propos de la sculpture et de la sculpture en œuvre, trad. Mathilde Bellaigue, Dijon, Les Presses du Réel ; Chalon-sur-Saône, La vie des formes, 1995, p. 55-56.