Pour le préciser, Kant cite l'autorité générale du discours, mais une autorité qui n'est pourtant jamais que locale et concrète : dans mon coin écrit-il (in meinen Gengenden : dans ma région, dans mon "pays"), "l'homme ordinaire" (der gemeine Mann) dit (sagt) que les prestidigitateurs (Taschenpieler) relèvent d'un savoir (vous pouvez le faire si vous savez le truc), tandis que les danseurs de corde (Seiltänzer) relèvent d'un art[1]. Danser sur une corde, c'est de moment en moment maintenir un équilibre en le recréant à chaque pas grâce à de nouvelles interventions ; c'est conserver un rapport qui n'est jamais acquis et qu'une incessante invention renouvelle en ayant l'air de le "garder". L'art de faire est ainsi admirablement défini, d'autant plus qu'en effet le pratiquant lui-même fait partie de l'équilibre qu'il modifie sans compromettre. Par cette capacité de faire un ensemble nouveau à partir d'un accord préexistant et de maintenir un rapport formel malgré la variation des éléments, il tient de près à la production artistique. Ce serait l'inventé incessante d'un goût dans l'expérience pratique.

Michel de Certeau, L'invention du quotidien, 1. arts de faire, Paris, folio essais Gallimard, 1990, p. 114.

[1] Voir en particulier "Le Sens pratique", surtout p. 54-75.